dimanche 21 décembre 2008

ASCENSION DE LUDWIG HOHL, un pur diamant taillé dans le roc

Pour célébrer la venue de l'hiver, j'aimerais évoquer une oeuvre qui nous emmène au coeur de la montagne, l'une de celles qui ont porté toute mon attention sur la maison Attila.
Revu et corrigé pas moins de six fois entre 1916 et 1940, il faudra encore attendre 1975 pour que l'écrivain suisse allemand Ludwig Hohl achève son roman de montagne, Ascension, et qu'il soit publié chez Gallimard. Malgré le succès connu dans un premier temps, l'oeuvre est passée de mode et tombée depuis dans un oubli relatif, duquel Attila tente de l'extraire.
Si ce récit de deux alpinistes partant à l'assaut d'un sommet alpin, présente la vraisemblance, l'authenticité descriptive du milieu naturel et la force brute d'une expérience vécue, il demeure une fiction à part entière.

L'aventure débute sur la terrasse d'un café, au pied de deux vallées alpines. Le ciel est radieux; le paysage ressemble à s'y méprendre à celui d'une carte postale. Au loin, tout là-haut, l'objectif des deux alpinistes apparaît comme une muraille redoutable, un bouclier de roc, "un immense navire". Il s'agit probablement d'un "4000" suisse, mais lequel? L'auteur refuse de nous le dévoiler, probablement pour de ne pas entraver l'imagination du lecteur.
Rapidement, l'insouciance et la méconnaissance de Johann s'opposent à la prévoyance et à l'expérience de Ull, annonçant la dissension fatale. Ce dernier admoneste son compagnon pour qu'il s'alimente, ce que Johann refuse obstinément de faire avant qu'il soit "là-haut".
De même, malgré les conseils plein de sagesse de Ull, Johann rechigne à s'encorder au pied du glacier. Tandis que le premier se repose sans trop de peine, le second a un sommeil bien trop agité, que vient traduire le fantastique rêve de l'ours.
L'opposition de caractère s'exprime aussi dans la différence de style des deux alpinistes. Tandis que l'allure de Ull est alerte, la démarche de Johann est beaucoup plus lourde.
Au fur et à mesure de leur progression, la montagne s'affirme plus présente, comme un personnage à part entière en affichant un aspect d'hostilité graduelle au fil des pas. Aux pentes gazonnés d'un vert bucolique et aux alpages à l'herbe plus drue, succèdent bientôt des paysages totalement désertiques.
Derrière son apparente clémence, la face cachée de la montagne se profile à l'horizon.
Tandis que les traces de civilisation disparaissent, les conditions climatiques deviennent à leur tour plus menaçantes.


Bientôt, le glacier labyrinthique se dévoile.
Les moraines s'élèvent monstrueusement pour enserrer les alpinistes dans ce dédale ancestrale. Progresser signifie dès lors contourner les insoupçonnables pièges crevassés, dans un climat de bal fantasmagorique qui hante ce parcours endiablé.
"Mais en haut, ces formes mutilées et raides n'ont aucun rapport entre elles; l'une est de guingois, l'autre jaillit comme une flamme, d'autres se penchent si bien qu'on se demande comment elles tiennent, les unes grasses s'agglomèrent, les autres tenant leurs distances, la plupart au coude à coude- effrayantes et grotesques; carnavals d'ombres et de formes, cornes d'aurochs, dents de vampire, lions dressés, ours dansants, caricature de mitron, ou de meunier portant le sac sur son dos, ou de notable en haut-de-forme, de veuve drapée de voiles noirs de pied en cap, de crocodiles et de dragons."


La solitude des lieux oblige Ull à se retrancher intérieurement, à succomber à des visions de plus en plus obsédantes. Peintre scrupuleux des entrailles de l'univers alpin, Ludwig Hohl réalise aussi l'exploit de mettre au diapason réalisme et onirisme.
A travers cette course sans temps morts, grâce à une narration épurée, Ludwig Hohl nous délivre les leçons implacables de cet univers jusqu'aux toutes dernières phrases, morale abrupte, lourde d'échos. La montagne est une majesté inviolable pour ceux qui n'appliquent pas l'humilité dont il faut se prémunir pour l'aborder.

A l'occasion de cette réédition de 2008, afin de rendre hommage aux images saisissantes qui étreignent à l'unisson les protagonistes et lecteur, Attila a fait appel à un illustrateur du nom de Martin Tom Dieck dont les compositions en noir et blanc ouvrent les chapitres. Elles collent bien aux immenses formes dont les contours indistincts étreignent les deux alpinistes, sans brider l'enchantement de la lecture. Saluons de même la mise en page attractive, la présentation générale et tout particulièrement, la couverture. Derrière un discret papier calque, se cache une série de sommets au profil effilé. Elle fournit un bien bel écrin au livre, pour finir de lui conférer le statut de bel objet.



  • Ascension de Ludwig Hohl, un récit échevelé et passionnant, à (re)découvrir grâce à la maison Attila dans une traduction de Luc de Goustine, agrémenté d'illustrations de Martin Tom Dieck.
  • La chronique audio de Nikola

jeudi 18 décembre 2008

CHESTERTON, so british!

La bibliothèque de Babel, dirigée par J.L. Borges, est une bien belle collection que j'avais découverte avec le fantastique recueil de nouvelles de Papini, Le miroir qui fuit.
Cette fois-ci, c'est à Gilbert Keith Chesterton que je vais m'intéresser et plus précisément à son recueil intitulé l'Oeil d'Apollon, qui ouvre l'ensemble.
Dans sa préface, Borges déclare :
"La littérature est une des formes du bonheur; et aucun écrivain, peut-être, ne m'a procuré autant d'heures heureuses que Chesterton."
Même si cette remarque n'est pas tout à fait neutre quand on connaît l'amitié qui liait les deux hommes; après la lecture de ce bien beau recueil, on se dit que cette réflexion n'était pas si gratuite que cela.

La plupart de ces nouvelles mettent en scène le père Brown, à la perspicacité redoutable, et son ami Hercule(un clin d'oeil au personnage d'Agatha Christie?) Flambeau, un inspecteur souvent désorienté par la tournure de l'enquête à laquelle il a affaire.

Dans l'Oeil d'Apollon , une mort intervient dans un immeuble dans lequel sévit le gourou d'une secte solaire qui proclame ses discours fanatiques depuis son balcon, sur lequel domine un énorme oeil, jonché dans un triangle. Dans l'honneur d'Israël Gow, il est question du comte Glengyle, de sa disparition et de son château au décor typiquement écossais.
Dans les pas dans le couloir, l'irrégularité des pas entendus est palpable et met la puce à l'oreille au Père Brown. Ce dernier, grâce à une finesse redoutable digne d'un Sherlock Holmes au sommet de sa forme, ne se laisse pas détourner par le piège des apparence des faits dans lequel semble tomber immanquablement le trop conventionnel Flambeau. Il sait se servir des imperceptibles détails qui jalonnent l'enquête pour la déjouer.

Parmi les qualités indéniables de l'auteur anglais, l'art de savoir surprendre n'est pas des moindres. Ses textes sont un savant mélanges entre ambiance fantastique ou macabre, péripéties déroutantes et un zeste d'humour très savoureux qui en donne sa saveur si particulière. L'évocation du secret club des douze pêcheurs à la ligne, la façon de tourner en dérision la nature religieuse des personnages, mais aussi l'ironie avec laquelle les arguments les plus extravagants sont mis en pièce, tout cela parmi tant d'autres pieds de nez à l'austérité anglicane, favorise un climat atypique.

La dernière nouvelle est un chef-d'oeuvre qui mérite à elle seule la présente parution. Le récit aurait pu être conté au coin d'un feu. Ici, c'est au bord d'un étang qu'elle nous est narrée . Les trois cavaliers de l'apocalypse conte l'histoire d'un chantre polonais qui gênait les autorités prussiennes. Un maréchal de cette armée décide de le tuer en confiant un ordre d'exécution à son valeureux lieutenant qui devra absolument être remis avant le soir. Seulement voilà la longue route désespérément rectiligne, bordée de marécages mouvants, qu'il lui faudra parcourir pour arriver au terme de son voyage, comprend des obstacles inattendus qui surgiront derrière ce cavalier lancé vers son destin...




  • à découvrir: le recueil l'Oeil d'Apollon de G.K.Chesterton aux éditions du Panama, dans la collection "La Bibliothèque de Babel"(1977) préfacée par J.L.Borges traduit par Jean Dutourd à l'exception de Les trois cavaliers de l'Apocalypse(par Sarah Leibovici)

mercredi 17 décembre 2008

CHRONIQUES SCANDALEUSES DE TERREBRE de Léo Barthe

Je continue ma progression toujours plus avant dans la fascinante redécouverte du cycle des contrées avec les chroniques scandaleuses de Terrèbre. Celles-ci ne sont pas de la main de Jacques Abeille mais de celles de son hétéronyme, Léo Barthe, le pornographe, l'oncle de Ludovic Lindien. Sous ce masque énigmatique se cache tout un pan insoupçonné de l'oeuvre de Jacques Abeille, essentiellement publiée chez la musardine.
Résultat des filatures de l'enquêteur Molavoine du Veilleur du jour, ce recueil de sept textes, de par sa nature pornographique, qui s'écarte largement des tomes précédents, risquait de déconcerter, voire de choquer les lecteurs du cycle. Pourtant, malgré cette orientation audacieuse, Léo Barthe, qui s'est vu confier le carnet de l'enquêteur, parvient à conserver l'ambiance si mystérieuse et attachante du cycle.
Tout d'abord, dans une optique de lecture à rebours caractéristique du cycle, les lieux ( la boutique de l'antiquaire, le temple, l'auberge...), les situations et les personnages, pour la plupart évoqués sous le masque de l'anonymat devraient raviver des images puissantes aux lecteurs fidèles du cycle.

On assiste aux ébats par le regard dérobé d'un personnage tiers qui dévoile la scène par le biais d'un récit à la première personne. Ce dispositif permet une immersion totale du lecteur, d'autant plus que la narration s'attache à donner un aspect dangereux à ce parcours. Avec beaucoup d'ingéniosité, il se sert des particularités des lieux, pour conférer une ambiance occulte au récit, comme ici au début de celui du prêtre, dans le temple:

"Ce couple, ce maudit couple, est venu s'abriter un soir de pluie dans le temple. Cela arrive souvent et je n'ai pas l'habitude de m'en formaliser car qui sait si ceux qui entrent par accident ne recevront pas dans le Lieu Saint le signe dont ils ne se savaient pas en quête? Qui peut juger de ce qui guide les pas des hommes aveugles? J'ai bien vu que ceux-ci n'étaient pas des croyants; ils n'avaient ébauché aucun geste rituel en entrant ni en s'avançant vers le choeur, mais leur expression était assez recueillie et, événement assez rare, ils s'intéressaient à l'aspect de l'édifice. L'homme montrait à sa compagne notre plafond dont la teneur religieuse malheureusement m'a toujours paru douteuse, mais qui est probablement une grande oeuvre d'art. Je les voyais bien puisque je me tenais à la tribune; je venais de quitter l'orgue. Eux ignoraient ma présence car j'étais dans l'ombre au-dessus d'eux et retenu de me manifester par un désir de discrétion dont je me suis repenti toujours. Ils ont fait le tour de la nef à pas lents, parlant à mi-voix, et de temps à autre levant les yeux vers la voûte. La femme, qui me paraissait extrêmement jeune, tenait ses bras repliés et serrés contre elle et parfois frissonnait. On entendant des paquets de pluie crépiter contre les verrières. Un instant ils disparurent à ma vue en s'avançant sous la tribune. Je croyais qu'ils allaient sortir et attendais pour me mettre en mouvement que le panneau de la porte capitonnée résonne en retombant, quand de nouveau leurs pas retentirent. Je vis la jeune femme surgir et remonter à grands pas l'allée centrale en direction du choeur. L'homme la suivait à quelque distance d'une démarche qui parut hésitante ou intimidée et comme si, cependant, il ne pouvait se résoudre à laisser aller seule sa compagne. Elle s'immobilisa contre la barrière du choeur et sembla se recueillir, puis, résolue, elle se tourna vers lui et, moi aussi, je pouvais la voir en face."

Ou là le récit de la servante que l'on suit depuis une cachette étonnante d'une chambre d'auberge:

"Dans chaque chambre il y a une penderie ; une boiserie scellée dans la cloison. Au lieu d’être tapissé, comme ça peut se faire puisque c’est la muraille, le fond de chaque penderie est en lambris. Elle m’a montré qu’on peut faire glisser ce lambris comme un écran et on se retrouve directement derrière le miroir de la chambre voisine et, si on referme bien la porte de la penderie sur soi, on peut tout voir de l’autre côté. Je l’entends encore : « Comme c’est toi qui vérifies l’état des chambres entre deux passages, maligne comme je te connais, je sais bien que tu aurais découvert ça toute seule un jour ou l’autre. » Il y avait eu un petit silence. Nous étions toutes deux enfermées dans l’ombre de la penderie, regardant vers une chambre déserte et grise. Nous étions plutôt à l’étroit. J’ai senti qu’elle posait la main sur mon cou, je n’ai pas bougé, regardant fixement depuis le fond du miroir, et j’ai entendu sa voix de nouveau : « Ce n’est pas seulement parce que tu l’aurais découvert toute seule que je te dis ça, Marthe. » Puis elle a ouvert brusquement la penderie. Je me suis retrouvée tout ahurie dans le jour. Déjà elle s’éloignait, mais elle disait encore : « Il y a un miroir dans chaque chambre, Marthe, même dans la mienne. »


Ce jeu créé une sorte de complicité insidieuse. Bien loin d'un vulgaire voyeurisme, les personnages qui s'invitent à partager ces jeux coquins de leurs yeux ébahis, y puisent une aura magique qui les nourrissent de l'intérieur pour exorciser leur propre fébrilité ( la passivité, la vieillesse, l'infirmité, la timidité).

Dans les passages érotiques qui ne représentent finalement qu'une petite partie de l'ensemble, tant Léo Barthe se plaît à retarder l'échéance de l'acte dans un jeu délicieux de préliminaires, l'écriture, revêt une grande élégance. Les parties génitales sont transmuées par des métaphores admirables. Le langage pittoresque fait ressurgir la spontanéité bestiale, l'abandon total des protagonistes et l'intensité du désir qui en émane.

Le dernier récit, quant à lui, l'histoire d'Eponine Délimène(
directement de la main de Léo Barthe) dont le côté scabreux est longuement évoqué à la fin de Les Voyages du fils, est, de loin, le plus fructueux pour comprendre l'origine des relations mouvementées du trio de Terrèbre dans Le Veilleur du jour: Destrefonds (le futur conférencier), Lonvois (le chancelier ), Roxelin( l'homme de loi) ainsi que leur relation avec Eponine.

En définitive, il s'agit d'un opus surprenant, pas nécessairement le plus riche des contrées, mais qui regorge d'idées méritant largement de ne pas passer à côté.
Désormais, il faudra avoir la patience d'attendre jusqu'en octobre de l'année prochaine pour découvrir la suite inédite du cycle des contrées(Un homme plein de misère) sans succomber à la tentation des fragments déjà parus qui suivent celui-ci dans l'ordre logique du cycle( Les carnets de l'explorateur perdu, l'Ecriture du désert, Louvanne).







lundi 15 décembre 2008

LES VOYAGES DU FILS, suite du cycle des contrées

Si Le Veilleur de jour se présentait comme une énigme à nombreuses facettes, incarnée par l'édifice dans lequel le veilleur passe ses journées, Les Voyages du fils, à l'inverse, reconstitue progressivement les pièces éparpillées du puzzle qu'a contenu la vie tumultueuse de Barthélemy Lécriveur.
Le tome 3 du passionnant cycle des contrées nous fait suivre le voyage qu'entreprend son fils, Ludovic Lindien, pour revenir dans les lieux qui ont marqué la vie du veilleur, des forêts profondes des hautes brandes à Terrèbre, en passant par l'évanescente auberge verte.
D'emblée, ceux qui auront parcouru les pages du cycle seront probablement déconcertés par la structure morcelée en chapitres. Celle-ci s'explique essentiellement par le fait que les différents récits ici présent ont été composés dans un intervalle d'une vingtaine d'années environ(depuis le milieu des années 80). Pourtant, cette approche ne choque pas car elle se marie bien avec l'entreprise qui consiste à redonner vie au passé du veilleur par le biais des découvertes de son fils grâce aux souvenirs des personnages qui ont côtoyé son père.
Dès le premier chapitre, l'homme nu, le thème de l'identité, qui hante l'oeuvre en profondeur, est dévoilé subtilement par l'intermédiaire de l'histoire de deux villages voisins situés dans les hautes brandes, Ronceraie et Sente, qui ont échangé leur nom, suite à une brouille territoriale.
C'est dans l'un d'entre eux que Ludovic Lindien apprendra les déboires de son père. Comme les villages, les noms des personnes sont d'emprunt , les personnages et les destins interchangeables. Le narrateur devient auditeur, l'auditeur devient narrateur et personnage de son histoire, pour engluer le lecteur dans un rêve trouble peuplé d'hommes qui ne sont que les ombres d'eux-même. C'est à rebours, comme pour décupler l'attente du lecteur, que les pages de son histoire lui seront révélées, pas à pas.

Jacques Abeille se plaît à utiliser certains détails oubliés des récits et livres précédents du cycle pour les faire ressurgir plus brutalement. On pense aux cahiers que tenaient l'inspecteur Malavoine dans Le Veilleur ou au rite initiatique des trois serpents. Les signes et symboles abondent mais faut-il encore savoir les déchiffrer, au milieu de cet enchevêtrement virtuose de récits qui ne prennent sens que par l'intermédiaire d'un autre. D'ailleurs, à ce titre, comme le recommande vivement l'auteur dans un avertissement qui ouvre le présent volume, je ne saurais trop vous conseiller d'arriver au terme des deux précédents, avant de vous engager dans celui-ci. Le mystère et les surprises qui s'en suivent en valent largement la chandelle.



Plus que jamais, j'ai été tout particulièrement charmé par le compromis qui a été trouvé d'une part, entre le récit d'aventures empreint de mystère( dans lequel berçait largement le livre Les Jardins statuaires) et le récit sous forme de narration, d'autre part entre des contrées rythmées par des castes, coutumes et mythes imaginaires(Les jardins statuaires) et des lieux qui se rapprochent bien plus de ceux dans lesquels nous vivons (Terrèbre qui est le coeur de l'action du Veilleur du jour).
Parmi l'une des récompenses attendues par lecteur assidu du cycle, le voile sera enfin levé sur l'identité du mystérieux auteur des jardins statuaires. Je ne vous en dirai pas plus. Si, une dernière chose, la fin du livre est une mise en bouche admirable sur le quatrième tome, Chroniques scandaleuses de Terrèbre, dont en plus du titre évocateur, la signature de Léo Barthe laisse présager la nature érotique.
Pour l'heure, je me contenterai de saluer la réédition groupée de ce chef-d'oeuvre littéraire, bien trop méconnu à mes yeux. Un vrai travail éditorial a été fait par Deleatur/Ginkgo pour rendre plus légère la mise en page d'origine( quand on songe par exemple au pavé d'origine du Veilleur du jour chez Flammarion) et apporter, par le biais d'illustrations de Michel Guérard, un autre visage à l'évocation si poétique de Jacques Abeille. De plus, j'ai fort apprécié la grande carte des contrées qui est fournie en sus dans l'édition reliée. Celle-ci m'a notamment permis de bien visualiser l'un des moments-clé de l'histoire du cycle, le parcours déroutant qu'ont parcouru les légions de cavaliers des steppes pour prendre à contre-pied la cité portuaire de Terrèbre.
Bravo encore à Jacques Abeille, à et à sa poésie flottante,à Pierre Laurendeau aussi, d'avoir fait revivre des contrées oubliées de la littérature.





mercredi 10 décembre 2008

LE VEILLEUR DU JOUR, jeu de pistes intriguantes à Terrèbre

Après les Jardins statuaires qui m'ont bercé durant les jours gris de novembre, j'ai naturellement poursuivi la découverte du cycle des contrées de Jacques Abeille avec Le Veilleur du jour.
Barthélemy Lécriveur, forestier d'origine, rejoint Terrèbre, cette cité portuaire, capitale de l'Empire, aux allures bordelaises d'une époque révolue, pour dénicher un poste de marin. Essuyant refus après refus, il trouve refuge dans une auberge mal famée du quartier portuaire. Ses déambulations nocturnes lui permettent de faire connaissance des contrastes entre les différents quartiers qui animent la ville. Progressivement, une relation se noue avec la servante de l'auberge, Zoé. C'est par son intermédiaire qu'il se verra proposer un poste pour le moins incongru, veilleur de jour dans un entrepôt en ruine, au sein duquel il devra attendre la venue d'un inconnu.

Si dans un premier temps, l'arrivée dans la capitale de l'empire reprend le souffle d'odyssée insufflé par les Jardins statuaires, la suite surprend par bien des aspects.
Tout d'abord, un certaine distance s'établit entre le lecteur et le personnage principal. Par le biais d'une narration à la troisième personne, l'approche des personnages de cette aventure(presque tous nommés cette fois-ci) et la découverte des enjeux qui les tissent les uns les autres se font sans accrocs.
Ainsi, le lecteur devance les personnages dans la découverte des éléments constitutifs de ce puzzle fascinant aux facettes multiples.
Avant d'arriver au terme de cette enquête, il faudra sonder les profondeurs de cette ville qui recèle bien des secrets, incarnés par cet entrepôt énigmatique. Ce dernier s'apparente à un temple recélant son lot de chambres secrètes dont l'accès est révélé par le biais de mécanismes dissimulés. L' agencement, la géométrie, la lumière de celles-ci confèrent une âme à l'ensemble de l'édifice avec lequel le veilleur a l'impression de s'unir au fur et à mesure de ses recherches, jusqu'à se confondre avec ce monstre minéral.


Des symboles métaphoriques s'inscrivent discrètement au sein de ce dernier. Est-ce un hasard si l'on peut dénombrer le même nombre de chambres que d'arcanes majeurs dans le tarot divinatoire de Marseille?
Si l'entrepôt est une cachette animée enfouie au coeur de la ville, aux fenêtres ignorées sur celle-ci, le cimetière qui le jouxte est observable depuis les points hauts avoisinants. Il deviendra l'aimant qui attirera les personnages-clés de cette intrigue vers le veilleur. De Coralie, cette fille empreinte de mystère, portant son masque de bois, au chancelier despotique, en passant par le sage professeur Destrefonds et l'enquêteur Malavoine, un cercle tortueux dresse les personnages autour de Barthélemy.

L'histoire du veilleur est elle aussi insaisissable. Des pages essentielles de son histoire demeurent tronquées. Quelle en est l'origine? Amnésie, falsification? Porteur d'un passé trouble marqué par des rites sauvages, le veilleur est à la recherche d'une identité. Les failles qui lézardent l'entrepôt ne sont-elles pas révélatrices des éléments éparses de sa vie qui restent à relier entre eux? Par l'intermédiaire de Barthélemy Lécriveur, Jacques Abeille tenterait-il d'exorciser son passé? De troubler le lecteur par des coïncidences dérangeantes? Rien n'est moins sûr dans ce récit qui s'apparente pour ainsi dire au caractère que représente le livre aux yeux de Coralie, " le tissu, c'est-à-dire les irrégularités, les accrocs, les blancs, l'entremaille, et, pour tout dire, le vide qui en fait la qualité, la souplesse et la caresse".

Au coeur du récit, l'amour permet à Jacques Abeille de féconder des scènes particulièrement évocatrices. Gommant les dialogues superflus, il esquisse un ballet obscur, silencieux, hors du temps. Sous sa plume, les corps enlacés dévoilent une alchimie non seulement entre eux mais avec les lieux qu'ils occupent, des ténèbres interdites de l'auberge, aux chambres secrètes de l'entrepôt, en passant par les plages dénudées de la côte.

Encore une fois, Jacques Abeille, signe une oeuvre inclassable et intemporelle, dont la relecture semble être essentielle.
Il a su distiller avec beaucoup de subtilité et de parcimonie les allusions au Jardins statuaires, en sachant tout de même s'en détacher habilement. Si cette dernière oeuvre témoignait de ses mystères en surface, Le Veilleur du Jour les enfouit au plus profond. Tel un prisme aux différentes facettes, ce livre éclaire le lecteur par la lueur à peine perceptible des images que renvoit la plume onirique, picturale et poétique de son auteur.



mardi 25 novembre 2008

Une découverte édifiante: JACQUES ABEILLE et LES JARDINS STATUAIRES


Parcourant les pages de la fascinante revue littéraire Le Nouvel Attila, une série de pas moins de six pages, consacrées à un écrivain énigmatique(comprenant un long entretien particulièrement enrichissant) m'avait doucement intrigué.
Il s'agit d'un certain Léo Barthe, né en 1942 d'une relation adultère pendant la deuxième guerre mondiale. Vite orphelin, il a été recueilli par un oncle résistant, qui lui a permis d'obtenir une nouvelle identité, lui offrant la possibilité de s'extirper de l'image de rejeton illégitime qui lui semble être attachée dès son plus jeune âge. Dès lors, en dehors de ses oeuvres érotiques et de quelques exceptions, il apposera la signature du pseudonyme Jacques Abeille pour l'essentiel de ses romans, qui constituent le centre névralgique de son oeuvre. Les informations filtrant sur le web à son propos sont particulièrement rares et éparses.
C'est pourquoi ces pages accordées par la revue dirigée par Benoît Virot est une aubaine, qui vient combler les lacunes d'informations concernant son oeuvre. Celle-ci s'articule autour du monumental cycle des contrées, toujours en cours d'élaboration.
"Jacques Abeille a construit un monde en forme de diamant, dont chaque livre explore une face: Terrèbre"
Ainsi s'ouvre l'article consacré par Toine Bitrov dans Le Nouvel Attila.
Les deux premières gros volumes de cette série prolifique ont vu le jour dans les années 80,tout d'abord, Les Jardins Statuaires en 1982(réédité et révisé quelque peu chez Joelle Losfeld en 2004) et Le Veilleur du Jour en 1986 chez Flammarion(réédité chez Ginkgo/Deleatur en 2005). Par la suite, Jacques Abeille a quelque peu laissé en suspens ce cycle, se concentrant davantage sur son activité de peintre et à ses oeuvres érotiques plus rémunératrices. Cependant, il n'a jamais complètement abandonné ce projet puisqu'il y est revenu activement en nous offrant dans les années 90, les troisième et quatrième partie (Les Voyages du fils et Chroniques scandaleuses de Terrèbre,sous le nom de Léo Barthe rééditées aussi chez Ginkgo) et nous promettant une cinquième pour 2009(Un homme plein de misère) et même une sixième partie pour 2010(L'explorateur perdu), tous édités chez Ginkgo/Deleatur.


Revenons-en aux Jardins statuaires qui ouvre ce pilier monumental.
Un voyageur est reçu par un jardinier local pour découvrir l'un des nombreux domaines enclavés des jardins statuaires qui jonchent la contrée. Les statues y sont cultivées avec un soin inlassable. Autour de celles-ci, s'organisent un ensemble de tâches quotidiennes nécessitant le labeur d'un agriculteur, la méticulosité d'un horloger et une patience à toute épreuve. Pour le moins intrigantes, elles obéissent à un certain nombre de rituels mystérieux dévoilés au fil du récit. Au coeur de l'oeuvre et centre névralgique du territoire, les statues semblent animer la vie de la communauté et être étroitement associées à la destinée de chaque individu.
A l'écart des jardiniers, cloisonnées derrière des haies végétales, condamnées à demeurer jusqu'à la fin de leurs jours dans leur domaine d'origine, les femmes sont cantonnées aux basses besognes quotidiennes qui permettent de subvenir aux besoins du ménage. L'homme, quant à lui, se déplacera définitivement dans le domaine de sa femme inconnue pour la retrouver à l'occasion de leur mariage. C'est un tournant dans sa quête initiatique, qui lui permet finalement de gagner son indépendance vis-à-vis de sa mère. Au cours de cette procession, différents rituels, animés par des chants chorales, mettent en relief la symbolique des étapes-clés de ce moment unique. Sous la plume de Jacques Abeille, cette évocation prend une tournure particulièrement évocatrice et poignante, touchant au sublime.
"Chaque geste qui les porte l'un vers l'autre, ou les écarte, est habité et vivifié du poids de toute la communauté qui se rassemble et se conjugue en eux."
Toutefois, la mécanique huilée, le visage policé et l'harmonie caractéristique de ces sociétés possèdent un contrepoint que l'hôtelier qui héberge le voyageur, insinue aux travers de leurs échanges.
Le voyageur sera infailliblement amené à franchir le pas vers le Nord pour découvrir par lui-même cette région aride au-dessus de laquelle plane l'ombre d'un jardinier, rebelle originaire des jardins statuaires, qui serait à la tête d'une légion de guerriers particulièrement vindicatifs et avides de sang.
Au cours de son périple, le voyageur ira au-devant de contrastes saisissants.
Tout d'abord, aux confins de la contrée des jardins statuaires, les domaines rectilignes laissent progressivement place à des territoires aux contours incertains.
D'autre part, cultivées avec un art consommé plus au sud, la source de prospérité des jardins statuaires prolifère de façon incontrôlée, provoquant des excroissances désastreuses. Elles insinuent la décadence que le voyageur est contraint de constater et à laquelle il n'aurait pas songer auparavant, en baignant dans la parcimonie gracieuse des jardins qui lui avaient été présentés.
Plus au nord, les steppes laissent places à des territoires froids, dont les autochtones semblent moins accueillants.
Les chefs despotiques du Nord s'opposent aux doyens bienveillants du Sud.
Tandis que les habitants des jardins statuaires conservent précieusement des mémoires écrits, là-bas, les légendes prolifèrent et assoient le poids indémodable de la tradition orale.

Bien au-delà de la simple fantaisie, se trame ici en parallèle une réflexion ample sur les discordances régissant le monde que l'on connaît( sur fonds d'opposition inversé nord-sud) qui annonce les luttes susceptibles de faire basculer l'ordre établi. Le personnage du voyageur, confiné dans un bureau vétuste, transcrivant minutieusement ses expériences dans un manuscrit, rappelle irrémédiablement l'image de Jacques Abeille lui-même(même si ce dernier avoue volontiers avoir voyagé avant tout par nécessité).
L'auteur s'affirme comme un conteur hors-normes, un doux rêveur qui n'a pas peur d'affirmer sa vision par l'intermédiaire d'un cosmos à la géographie précise et évocatrice, au sein duquel évoluent des peuples qui rappellent par bien des aspects(le fétichisme, l'enracinement profond dans un monde de traditions...) des tribus ancestrales(les Indiens d'Amérique, les Aztèques ou Mayas) ou reculées(d'Afrique, d'Océanie).

Fabuleux narrateur ayant un sens du rythme fascinant qui excelle dans les passages contemplatifs, il n'en demeure pas moins un écrivain sachant donner un élan frénétique aux moments opportuns( comme cet épisode d'anthologie au coeur des statues difformes à un moment-clé du récit) et faire venir des événements qui agissent sur la pesanteur de cet univers.
Les faits et événements évoqués de façon anodine, quant à eux, trouvent systématiquement un écho insoupçonné par la suite du récit. Est-ce d'ailleurs si anodin de ne retrouver aucune forme de découpages, de chapitres rigides?
Ici, tout est fait pour laisser le lecteur s'imprégner de son univers. C'est pourquoi il est vivement conseillé d'éviter les lectures casées à la va-vite qui risquraient d'empêcher l'épanouissement de l'imagination. Il faut ne pas avoir à surveiller sa montre, pouvoir respirer profondément l'air de ses contrées fantastiques et pourtant si palpables.
D'ailleurs, Jacques Abeille sollicite d'emblée l'attention du lecteur en ouverture du livre:
"Est-on jamais assez attentif? Quand un grand arbre noirci d'hiver se dresse soudain de front et qu'on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s'arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l'horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel? Ne faut-il pas s'attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre? Etre aussi attentif aux pliures friables des schistes? Et s'interroger longuement devant une poutre rongée qu'on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s'interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d'imperceptibles veines et dessinent comme l'envers d'un corps inconnu dans la masse opaque?"

Parmi les influences que lui attribue Bernard Noël dans la préface de la nouvelle édition, on retrouve Buzzati, Coetzee, Puységur, Julien Gracq et les surréalistes. Pour ma part, je lui ai trouvé une filiation troublante avec Voltaire, pour sa vision d'un cosmos extraordinaire et Platon( La République), pour l' analyse poussée de civilisations et la réflexion philosophique qu'il apporte, même si l'enjeu dialectique s'efface ici.
Par ailleurs, le fait que les personnages ne soient pas nommés en particulier( sauf une femme qui jouera un rôle fondamentale dans le récit) renvoie au procédé de Kafka dans certains de ses romans.
Néanmoins, le style de Jacques Abeille est unique. Son écriture est apaisante, d'une poésie insensible et envoûtante:
"Une pluie récente avait réparti des mares dans toute les anfractuosités et c'est dans cette collection de miroirs éparpillés que je contemplai d'abord le ciel renversé."
Incontestablement, la découverte de l'oeuvre de cet auteur constitue pour moi la révélation de cette fin d'année. Je me réjouis d'avance des nombreux moments délectables qu'elle promet.

"Et, soulevé par un désir qui n'a pas d'objet hors du livre, le lecteur voudrait exister davantage, avoir plus de vie que la vie."*



  • Les Jardins Statuaires de Jacques Abeille, réédité chez Joelle Losfeld en 2004(avec une toute nouvelle préface de Bernard Noël* et un passage supprimé en annexe)

mercredi 29 octobre 2008

Le blog du mois d'octobre: LE VAMPIRE REACTIF



"Publier un livre, nous disait Michel Tournier dans son essai Le vol du Vampire(paru pour la première fois au Mercure de France en 1980), c'est procéder à un lâcher de vampires. Car un livre est un oiseau sec, exsangue, avide de chaleur humaine, et, lorsqu'il s'envole, c'est à la recherche d'un lecteur, être de chair et de sang, sur lequel il pourra se poser afin de se gonfler de sa vie et de ses rêves. Ainsi le livre devient ce qu'il a vocation d'être : une oeuvre vivante."

En automne, les jours raccourcissent à vitesse grand V, l'occasion pour les vampires de manifester leur soif insatiable.. d'art. Irma Vep (pseudonyme réutilisant l'énigme de l'ancestrale série de Louis Feuillade,Vampires), David Gray et Desmodus premier du nom ont mis en place à Lyon, en février 2008, une maison d'édition associative, Le Vampire Actif, avec la "volonté mordante de communiquer des points de vue solides sur la pluralité de la culture, qu'elle soit locale, nationale ou internationale". Le vampire réactif est un blog mettant en valeur des oeuvres qui ont su retenir l'attention aiguisée de ces blogueurs invétérés, principalement dans les domaines littéraire ou des arts de la scène.

Parmi les coups de sang les plus cinglants de ce blog, on citera des articles sur des oeuvres méconnus comme Personne de Linda , l'Eloge de la lenteur de Carl Honoré, Mort Anonyme d'Abé Kôbô. Parmi les thèmes de prédilection de ses ardents blogueurs, on retrouve le mystère de la littérature, la quête d'identité..et la mort. Plus récemment, on a pu découvert de formidables articles sur Une éducation libertine de Del Amo et Sauvagerie de James Graham Ballard, dont la ténébreuse Irma Vep, l'auteur du billet, est une fervente lectrice.
Ce sont ses propres articles qui m'ont attirés sur ces pages. En effet, ses qualités d'écriture, son sens exacerbé du détail, son souci de peaufiner ses textes donnent lieu à des plongées vertigineuses.

Un bémol toutefois, les billets sont trop rares. Hélas, pour combler toutes les passions dévorantes de ses vampires, le temps manque et il faut parfois attendre de longues semaines avant de pouvoir se délecter de ses alléchantes mises en bouche.

vendredi 17 octobre 2008

La Véranda de Robert Alexis, poésie intemporelle


La vie de Robert Alexis est un mystère en soi. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si d'aucuns ont même l'audace de supputer que cet admirateur de la discrétion de B.Traven utiliserait un pseudonyme pour passer totalement incognito.
Le manque d'informations à son égard inviterait presque le lecteur à songer qu'il s'agit d'un auteur disparu. Autant dire que ce n'est pas son écriture, ayant l'élégance surannée d'antan, qui pourrait remettre en question son appartenance à un siècle enfoui. Les récits mystérieux qu'il nous dévoile s'intègrent à une époque éloignée desquels émanent une nostalgie troublante.

La Véranda, paru en 2007 chez José Corti(son unique éditeur jusqu'à présent), s'inscrit dans la lignée de sa première oeuvre, La Robe, roman encensé par la critique.

Une fois encore, Alexis prend le parti d'un récit dont le coeur se déroule dans le passé. Ici, nous assistons à un voyage en train d'un vagabond anonyme, à l'orée de la mort, ayant jouit durant sa vie d'une condition aisée. Ce train, qu'il empruntait jadis, parcourt l'Europe de l'Est, de l'Autriche à la pointe Est de la Turquie, repasse par les lieux qui ont marqué sa vie, à la recherche de ces jours dont la douceur va ranimer ses souvenirs les plus vivaces. Ceux-ci, associées aux haltes du véhicule, se succèdent au fil de la marche du train, dans un rythme de plus en plus lancinant. Progressivement, les réminiscences semblent prendre de plus en plus de place, jusqu'à transformer le récit en une sorte de rêve mélancolique.



La clé de voûte de ce dernier était d'ores-et-déjà dévoilée dans le titre du roman. Cependant, la description de la découverte de ce lieu, bordé par un lac paradisiaque, doté d' "une âme féminine, retenue dans quelque loge du temps" insuffle une dimension intemporelle, quasi- fantastique au texte, accentuée par l'effet de l'Ayahuasca, cette drogue dont semble abuser l'homme.
On touche d'ailleurs ici à la principale richesse du texte. Robert Alexis donne à son écriture une grâce légère(plus que dans ses autres oeuvres) qui permet de donner l'impression de ralentir le temps, d'en cueillir ses plus subtiles beautés, d'en extraire les plus infimes variations. La nature semble réveiller tous les sens du lecteur grâce à ses descriptions ô combien pittoresques.

"Nous traversions en silence un sous-bois. Le cocher évitait avec adresse les ornières d'un chemin gâté par une pluie récente. Je sentais ma voisine, recroquevillée sur son siège, bouleversée par ce qu'elle voyait. Un écureuil sautait d'une branche à l'autre. Les feuilles, portées par le vent, s'amoncelaient au sol. Plus loin, une grive poussait son chant répétitif, le dernier avant que l'hiver ne l'obligeât à chercher un abri."
L'amour qui prendra place dans ce cadre s'inscrit dans la continuité innocente de cette proximité à la nature. Il réconfortera l'ambiance bucolique des lieux, cette insouciance qui laisse songer que rien ne saurait perturber le bien-être qui s'immisce dans la vie de cet homme. Pourtant, le caractère vagabond de ce dernier, comme un amoncellement nuageux obscur qui point au bord d'un ciel limpide, risque de compromettre le bonheur paisible promis à ce couple. Ce désenchantement, associée à ce langage poétique, n'est pas sans rappeler les grands romantiques( Byron, Lamartine pour ne citer qu'eux) pour lesquelles le bonheur ne peut perdurer. On songe également à Goethe et à son livre, Les souffrances du jeune Werther, qui a marqué des générations de lecteurs au XVIII et XIXème siècles.

Ce tournant amorcé à la moitié du récit donne au texte une direction quelque peu décevante par rapport à la première partie de l'oeuvre, qui touchait au sublime. J'ai été décontenancé par le changement de directions insaisissable que prend le voyage du personnage. Les liens profonds qui l'unissait aux lieux évoqués de façon si mystérieuse et troublante dans un premier temps, semblent se défaire et faire perdre de l'intensité narrative, qui constituait le point fort de l'oeuvre jusqu'à présent.

Malgré ce bémol, toutefois, on peut profiter d'une oeuvre au charme indéniable, qui manque si cruellement à bon nombre de livres qui font déborder les rayonnages des librairies. Ce récit intemporel en vaut largement la chandelle.
Il serait dommage de passer à côté d'un livre qui invite au voyage de si belle façon.






vendredi 10 octobre 2008

Cortège des ombres de Julián Ríos ou le bal des fantômes

Julián Ríos est né en Espagne en 1941. Cortège des ombres est un ensemble de textes qu'il a conçu à la fin des années 1960, comme sa première oeuvre. Bien que reconnues séparément par leur qualité, ces nouvelles n'avaient jamais connues de parution dans leur ensemble jusqu'à l'édition simultanée en 2008 à la fois en Espagne et en France(chez les éditions Tristram).
C'est un écrivain connu pour son cycle Larva(paru en France chez Corti), dont l'écriture inventive a été maintes fois saluée par ses pairs. C'est aussi un homme pour qui l'écriture constitue une raison de vivre.
D'ailleurs à la question “Pourquoi écrivez-vous ?, posée par le journal Libération à des écrivains du monde entier, Ríos répondait : “Pour moi, écrire, c’est escrivivir. Je crois que ce mot-valise qui contient et fusionne écrire (escribir) et vivre (vivir), et qui a été inventé par le personnage principal de mon roman Larva, permet de donner une explication personnelle de ma raison d’écrire. Ce qui est sûr, c’est qu’écrire est pour moi un art de vivre, plus vrai que nature, une manière de vivre plus intensément.”

Les habitants de Tamoga, bourgade côtière imaginaire, à la frontière du Portugal, ne sont plus que des silhouettes évanescentes, constituant un cortège d'ombres.
En quelques lignes seulement, Julián Ríos est capable de camper les lieux et son atmosphère troublante:
"Tout ceci survint à la fin du mois de septembre, alors que commençait à s'insinuer la léthargie automnale, que les heures déjà s'écoulaient plus lentes, et que le temps semblait se mettre en stagnation comme les tristes eaux des marécages de Tamoga."
Tout au long de neuf nouvelles, les villageois tentent de reconstituer à tatons la mémoire évanouie de leurs concitoyens. Cette oeuvre morcelée présente l'étrangeté de nous faire comprendre en amont la fin tragique de ces personnages. Toutefois, n'allez pas croire que J.Rios ne sait pas pour autant surprendre son lecteur. Au contraire, à l'ultime minute, il est capable de le dérouter, en rappelant les fins macabres d'Edgar Allan Poe, comme dans le neuvième texte qui clot ce livre, intitulé Le Fleuve sans rive, lauréat du de La Hucha de Plata de la nouvelle en 1970.
Grâce à une habilité dont il a le secret, J.Ríos semble suspendre le temps quand vient poindre l'heure de la mort. Le parcours tortueux de ces personnages, semé d'histoires d'amour, d'argent, de trahison, de vengeance, au coeur d'une période trouble de l'Espagne qu'est le franquisme (à une époque où la vie communautaire était beaucoup plus prépondérante que de nos jours) nous est alors dévoilé par voix interposées, par le biais d'un ultime souvenir ou- plus étonnant encore- dans la remarquable nouvelle Deuxième Personne(aussi primée par le prix Gabriel Miró) d'un voyage spatio-temporel s'apparentant à l'ubiquité. Ce choeur de témoignages s'entremêlent pour prendre une dimension onirique donnant lieu à une mise en abîme funèbre, souvent interrompue de façon brutale, comme par un coup de fusil retentissant au coeur de la nuit.
Ainsi, par son réalisme implacable, son sens du détail et de l'ambiance sombre et mystérieuse, J.Ríos écrit dans un style qui rappelle quelque peu Juan Rulfo ou certains des grands conteurs français du XIXème siècle comme Villiers de l'Isle-Adam(pensez à ses contes cruels) ou Maupassant.

Un livre singulier et poétique que ce Cortège des Ombres que je ne saurais trop conseiller de découvrir.



lundi 6 octobre 2008

La Vie pétrifiée de Nils Trede

Les éditions quidam viennent de confirmer tout le bien que je pense d'elles avec la sortie récente d'un nouveau premier roman, celui de Nils Trede, intitulée La Vie pétrifiée.
Xavier est un homme solitaire qui mène une double vie entre deux îles, reliées entre elles par un simple pont. Dans l'une, il tient un restaurant familial et dans l'autre, il est médecin de police. Si son aspiration l'entraîne vers la seconde, son passé, son devoir d'accompagnement envers sa mère malade le renvoie invariablement vers la première. Un soir de pluie, dans son restaurant, Xavier sert un couple incarnant l'innocence et la tendresse dans son plus parfait dépouillement.
Ainsi, se voyant offert une fausse pierre par le jeune homme qui s'inquiète de la valeur de celle-ci, la fille lui répond:
"Qu'est-ce que ça veut dire, une fausse pierre? Elle est de toi, alors c'est la pierre la plus précieuse de toutes."

En observant et écoutant la fille, il comprend qu'elle est faite pour lui. A la suite de cette révélation, Xavier n'a plus qu'une obsession, la revoir.
"L'île paraissait lasse et fatiguée. Je me suis penché au dehors. J'ai vu le fleuve, son éclat métallique et son mouvement placide de loin, au bout de la rue. J'étais calme. J'étais ivre. Je la voyais partout. La lueur de sa peau sur tous les visages mouillés, les toits argentés, les vitres, sur l'eau du fleuve. Son sourire dans la lune. Les mèches sur ses joues dans les branches tendues des arbres. Je voulais la revoir."
Pour son premier roman, Nils Trede parvient à ciseler ses mots, épurer son texte pour n'en garder que l'essentiel, donnant au lecteur l'impression de se laisser bercer par un poème d'une grande musicalité. Tour de force remarquable s'il en est quand on connaît l'origine allemande de l'auteur(né à Heidelberg en 1966) qui écrit ici dans la langue de Molière( il vit depuis dix ans environ en France).
Le roman abonde en images troublantes et magnifiques. Ainsi, l'escapade en bateau le long du canal met en relief le rôle de l'écluse fermée pour aller de l'avant à contre-courant, parabole frappante du parcours à suivre pour Xavier afin d'éviter de se laisser engouffrer par ce qui est derrière lui.
Ce dernier, inconsciemment, ne parvient pas à faire le deuil de son passé. L'écrivain le témoigne à plusieurs reprises de façon insidieuse. On pense notamment aux épisodes de la cicatrice mal refermée ou de la pierre tombale. Xavier semble se consoler dans l'harmonie qu'il obtient en s'imprégnant des choses qui l'entourent. Ainsi, revient à plusieurs reprises la tristesse que Xavier accepte de transformer en larmes à condition que celles-ci se noient dans l'eau qui l'environne.
La couverture d'Estelle Pinet(en noir et blanc) , sur laquelle on voit un personnage de dos contempler la ville, illustre bien cet aspect primordial de l'oeuvre. D'ailleurs, cette ville avec ce pont qui permet de rejoindre une tour majestueuse en passant par une colonnade de châtaigniers , sous le rire moqueur des gargouilles, rappelle par de nombreux aspects l'île de la cité à Paris. Pourtant, l'écrivain s'efforce de rendre floue, impalpable les lieux qu'il décrit, pour donner, en quelque sorte, à son récit une tonalité de rêve évanescent. En décrivant un climat évoluant au fil des pages du gris pluvieux au froid glacial, Nils Trede tend à faire glisser inexorablement son récit vers un figement, une vie pétrifiée à jamais, une mort absolue.

Un premier roman fascinant, d'une grande pureté qui fait preuve d'une grande maturité d'écrivain.








mercredi 1 octobre 2008

Parfum fantastique sur La Fleur de peau de Sebastià Alzamora

S'emparer d'un livre pour en entreprendre la lecture n'a plus la valeur d'antan. Pourtant, il fut un temps où les livres véhiculaient une âme à travers leur reliure, confectionnée avec minutie pendant de longues heures. Puppa, la figure centrale du quatrième roman du catalan Sebastià Alzamora, est l'un de ceux qui travaillent à insuffler de la vie à ces objets pour les faire perdurer à travers les générations successives des êtres humains car selon lui

"Nous vivons trop loin des livres...Je veux dire que nous devons les laisser nous protéger, que notre peau mortelle se laisse imprégner par ce qu'il y a d'éternel dans la peau des livres. Ils nous éloignent de la mort."
Pour concrétiser ses rêves , l'énigmatique ermite a recours à la matière organique. Le personnage-narrateur le découvre à ses dépends après avoir connu l'amputation de l'une de ses deux jambes, suite à un accident,au cours de son travail de tailleur de pierre. En effet, il apprend que Puppa s'est procuré sa jambe pour en détacher la peau et accomplir son oeuvre. Désireux d'en savoir plus, il ira à la rencontre de cet énigmatique personnage solitaire vivant au sommet d'une montagne, dans un refuge abandonné.

Coincé avec lui, par une redoutable tempête de neige, il sera contraint de s'entendre narrer la vie tumultueuse de cet artisan hors-normes. A travers celle-ci, elle-même racontée par le narrateur unijambiste à une foule somnolente au sein d'une taverne, c'est tout un pan de l'histoire de Prague du XVIIème siècle qui défile devant nos yeux. Ainsi, on assiste à la défénestration de Prague, prémice de la guerre de trente ans et au coeur de laquelle on est entraîné dans la dernière partie de ce livre. Bien entendu, en bon conteur qui se respecte, Alzamora n'a aucun scrupules à mettre son grain de sel inventif dans l'histoire-sans pour autant la déformer complètement- car comme il l'explique en excursus de son roman, il ne croit pas "que la littérature se doive de garder la moindre fidélité envers l'histoire".
En effet, le résultat est probant et s'approche, avant tout par son caractère fantastique bien plus des romans baroques bigarrés ou gothiques du XIXème ou XVIIIème siècle qu'à un rigide roman historique. Ainsi, la légende du golem (illustrées autrefois par Gustave Meyrink et Mary Shelley) s'insère à merveille dans ce récit qui mélange les genres et dont l'amour constitue un enjeu primordial. Puppa et son mentor le rabbi Yehuda Loewe(créateur supposé du golem dans la légende) se retrouvent immiscés dans le cours de l'histoire avec subtilité. Arcimboldo, quant à lui, le célèbre peintre maniériste de la renaissance, apparaît comme étant le paysagiste de la cour de Fréderic de Palatinat pour laquelle il a réalisé un jardin unique à la végétation luxuriante, dont les proportions s'adaptent étrangement à la perception individualisée. Comme le voile violet diaphane qui semble pénétrer le jardin, les contours du récit sont insidieusement manipulés. Les perceptions de Puppa semblent se situer à la frontière entre songe et réalité. Ce dernier semble subir à plusieurs reprises des distorsions de l'espace-temps qui mettent en relief la confusion entre les personnages et les récits. L'emboîtement des récits, tout comme dans le Manuscrit trouvé à Saragosse (en plus simple), participe à la déstructuration volontaire de l'oeuvre. Tout comme cette dernière, les scènes érotiques côtoient le fantastique pour donner un parfum évanescent à celles-ci (pensez aux scènes où Van Worden se réveillait au pied du gibet des frères de Zoto après avoir flirté avec les soeurs jumelles arabes). Ici aussi, Puppa se retrouve au coeur d'une intrigue qui le dépasse et dont il semble subir les tournures, tout comme les estocades de son pire ennemi, le Duc Antoine. Parmi les autres similitudes entre l'oeuvre de Potocki et celle d'Alzamora, signalons la prédominance des sciences occultes, et de la philosophie, alimentées par des citations énigmatiques ingénieusement glissées en langue originale (et traduites seulement à la fin du livre) de Novalis, dont le pouvoir magique semble planer au-dessus de l'oeuvre, comme un nuage de mystère troublant la vision de l'oeuvre

L'auteur passionne le lecteur par un récit intriguant, dense, mystérieux et aussi desservi par une écriture ayant l'élégance d'antan. Cependant, trop souvent à mes yeux(surtout dans la première moitié du livre), il s'étend démesurément dans des descriptions architecturales et artistiques qui, si elles ont le mérite d'imprégner le lecteur du cadre du récit, engendrent le risque de l'ennuyer et de le faire se détourner de la magie qui se dégage de l'ensemble. Etant un formidable conteur, Alzamora confirme progressivement les lettres de noblesse à ses aventures en les plongeant toujours plus avant dans des péripéties incontrôlables et fantastiques, replaçant avec créativité les pièces du puzzle qu'il a pris le soin d'éparpiller ici et là.

La dernière partie, au coeur de la guerre de trente ans,(la bataile de la montagne blanche) est vraiment menée de main de maître. Le lecteur est transporté au coeur de l'action et de la confusion qui y règne. A ce moment, chaque geste est vécu à la fois de l'intérieur par Puppa et en même temps extériorisé par son rôle de narrateur. Ainsi, les batailles présentent l'aspect très réussi d'une fresque cinématographique vécue au ralenti.

En définitive, les qualités ainsi que les audaces narratives, abondent et prédominent sur les quelques défauts et maladresses d'un écrivain à découvrir. D'ailleurs, signalons que ce roman fantastique a reçu en 2005 le prix Joseph Pla.


  • Effleurez les pages du roman de Sebastià Alzamora, La Fleur de peau ( La pell i la princesa) paru en français en 2007 aux éditions Métailié dans une remarquable traduction de Cathy Ytak (au sujet de laquelle les pages que voici sont très enrichissantes et mettent en valeur l'importance de la traduction d'une oeuvre pour qu'elle vive au-delà des frontières). Au passage, j'aimerais souligner la pertinence de la couverture. Tandis que beaucoup des images choisies pour celles-ci sont bien souvent contestables, ici, un livre ancien entrouvert sur des pages aux caractères énigmatiques a été sélectionnée à merveille.
Je souhaitais aussi remercier Irma Vep pour sa recommandation.

mercredi 24 septembre 2008

Le blog du mois de septembre: PALUDES



Beaucoup de mes idées de lecture me viennent des différents blogs qui jalonnent la toile auxquelles je fais régulièrement des renvois à la fin de mes billets.
C'est pourquoi dorénavant, de façon mensuelle, je mettrai en avant un blog qui a retenu toute l'attention de la taverne pour donner encore plus de perspectives littéraires à ceux qui visiteront mes pages.

Ce mois-ci, j'évoquerai le blog paludes. Nikola et Carole aborde des oeuvres littéraires- essentiellement méconnues- de trois façons différentes: par le biais de critiques écrites mais aussi et surtout de lectures et chroniques audio extraites de l'émission paludes de Radio Campus Lille, diffusées le vendredi entre 10H30 et 12H.
C'est cette approche que j'ai trouvée la plus fascinante car elle permet de développer davantage différents aspects d'une oeuvre qu'une critique classique. Malgré la passion perceptible de Nikola, ses critiques sont nuancées avec beaucoup de subtilité. Le tour de force principal est de réussir de donner l'eau à la bouche sans gâcher le plaisir de la découverte éventuelle à venir. Parmi les plus pertinentes, je citerai celles de l'Ami Butler de Lafargue, de La Taverne du doge Loredan et Le Secret du Caspar Jacobi de Alberto Ongaro. Les lectures sont en général complémentaires de ces chroniques et permettent de se rendre compte précisément de l'écriture de l'auteur.
Les critiques quant à elles, plus rares, permettent aussi de donner le goût de la découverte à ceux qui veulent en savoir le moins possible ou ceux qui n'ont guère le temps d'écouter les chroniques(entre dix et quinze minutes tout de même, en général).

La verve et le ton de Nikola, alimentés par des références enrichissantes et complètes, servent magistralement ces livres sélectionnées avec beaucoup de pertinence à mes yeux. Avant de leur laisser la parole, je glisserai ce lien sur lequel ces défricheurs présentent admirablement leur approche de la littérature.
Pour ceux qui en ont l'envie et qui n'auront pas peur de se laisser tenter par une myriade de titres atypiques et caractérisés par une grande qualité littéraire, laissez-vous entrainer par paludes, le blog qui ne se contente pas de brasser du vent.


P.S.: un palude, synonyme de marais, est une terre d'alluvions dans le Sud-Ouest de la France et particulièrement dans le Bordelais. Paludes c'est aussi le titre d'une oeuvre satirique d'André Gide(parue en 1895) qu'il a écrit alors qu'il séjournait à la Brévine, région de Suisse, surnommée "la petite Sibérie Suisse". Celle-ci servit de cadre pour le roman La Symphonie Pastorale.

mardi 23 septembre 2008

ATTILA DEFRICHEUSE DE TALENTS

Quel est le point commun entre Ludwig Hohl et Giovanni Papini? Il s'agit d'écrivains dont l'oeuvre est tombée dans l'oubli et qui aujourd'hui, grâce à l'obstination de la maison parisienne Attila, refait surface sur le marché des livres, par l'intermédiaire d'une édition illustrée flambant neuve. A l'origine de cette riche idée, il y a de jeunes défenseurs ardents de la littérature, Benoît Virot et Dominique Bordes, qui fondent en 2004 "la revue qui met du sang dans son vin", le Nouvel Attila un slogan qui en dit long sur son contenu. Elle décide de sortir des sentiers battus pour extraire les plus précieuses pépites littéraires des oubliettes, en explorant quatres aspects différents du monde livresque: critique, créatique, cryptique, trafic. Le Nouvel Attila, c'est aussi la revue qui donné la chance à Jérôme Lafargue de faire apparaître le texte(Maria Sombrano) qui ouvre son roman L'Ami Butler. Vous comprendrez alors l'intérêt que je commence à porter à leur travail. J'espère pouvoir me procurer certaines de ces revues et en reparler à l'occasion de ma prochaine visite à Paris au mois de novembre.

Pour l'heure, je m'intéresserai à la maison d'éditions issue de cette revue, la dénommée Attila.
Pour comprendre un peu plus leur démarche, intéressons-nous au prix Nocturne. Fondé en 1962 par Roland Stragliati, de la revue Fiction, pour récompenser « un ouvrage oublié, d’inspiration insolite ou fantastique », le jury procédait de façon bien mystérieuse. Trois petits tours et puis s'en va ce prix légendaire. Quarante ans après, Attila le ressuscite au mois de novembre dans des conditions souhaitées aussi étranges que lors des premières processions.

Giovanna Papini a été consacré post-mortem en 2006 pour sa fantaisie GOG.
Ma lecture a été celle de l'édition d'origine de 1932(Flammarion) mais j'espère vivement reparler de cette oeuvre étonnante, agrémentée de 70 illustrations de Rémi et de cinq chapitres inédits.
Gog est un milliardaire mégalomane misanthrope, blasé qui s'ennuie désespérement. Pour y remédier, ce dernier va faire venir dans sa demeure un lot de figures toutes plus excentriques les unes que les autres, censées combler sa tendance à l'audace démesurée. Chacune de ses rencontres donne lieu à de courts chapitres assez jouissifs dans l'ensemble, parmi lesquelles on assiste à l'élaboration mentale de distractions insolites comme une symphonie silencieuse ou un théâtre avec des acteurs qui ne se contentent pas de simuler mais qui accomplissent réelement leurs actes sur scène. Sont présentées également par gog lui-même des théories incroyables comme le procès des innocents, en tant que solution à la criminalité, ou par certaines grandes personnalités entrevues revisitant leurs grandes théories : Gandhi qui affirme que la révolte des indiens contre l'impérialisme anglais vient justement de l'impregnation de la culture anglaise chez les indiens, Ford,Einstein, Freud, G.B. Shaw ou Knut Hamsun, qui maudit la célébrité depuis son prix nobel, ou alors par des visiteurs inconnus qui auront aussi le plaisir de révéler leurs divagations.
Malgré la succession de ces visites et les différentes collections onéreuses de géants, de crânes, de myopes, d'amputés ou de pays, qu'entreprend le mégalo Gog n'est jamais comblé par ses délires. Le lecteur, lui, savoure ses penchants avec délectation même si les nombreuses saynètes qui jallonent l'oeuvre auraient mérité davantage de concision à mes yeux. De plus, l'effet de surprise s'amenuise au fil des pages, laissant le lecteur quelque peu sur sa faim par moments, peut-être pour le rapprocher de l'état dans lequel se trouve son personnage. Au-delà de ces scènes fantaisistes, c'est une réflexion sur le pouvoir à la fois illimité et en même temps, en fin de compte, très restrein de l'argent.

Un ouvrage qui mérite le détour avant tout pour son originalité et pour l'effort éditorial.

Prochaînement, je reparlerai de cette collection avec Une ascension de Ludwig Hohl.



  • Gog de Giovanni Papini, épuisé chez Flammarion et réédité en 2007 chez Attila dans une traduction de René Patris et des illustrations de Rémi.
  • Gog vu par Nikola

samedi 13 septembre 2008

Le Grand Blondino de Sture Dahlström, fantaisie jubilatoire

Une fois de plus, je me suis laissé tenté par les recommandations d'un lecteur-bloggeur (en l'occurence Anne-Sophie Desmonchy et sa lettrine) pour découvrir un auteur inconnu à mon bataillon d'auteurs méconnus, un dénommé Sture Dahlström, figure de proue du roman suédois du vingtième siècle. Déconcerté par le surprenant Je pense souvent à Louis-Ferdinand Céline du même auteur dans lequel le personnage principal entraîne clandestinement le célèbre écrivain français dans le coeur de sa contrebasse, je souhaitais me laisser surprendre encore davantage. Autant dire que c'est chose faite avec cette fantaisie décapante, intitulée Le Grand Blondino, dans laquelle l'auteur ne s'abstient d'aucune audace scénaristique.

Eric Von Fitzenstrahl est un artiste multidisciplinaire dont la danse, l'écriture et le cinéma sont ses facettes les plus développées. Se considérant comme artiste visionnaire, proche de Dieu, mais incompris(comme l'écrivain Céline son idole), il ne recule devant aucune folie pour accomplir sa mission d'artiste authentique. C'est un homme qui vit sa vie comme un film, un film détonnant, cocktail improbable entre Bunuel, Lang et Eisenstein. Afin d'éviter de stagner dans le moule sans saveur de l'art populaire, ou pire, de tomber dans la routine qu'il considère comme le pire des fléaux de notre siècle, pas la moindre limite ne doit entraver ses élucubrations. Pour ne pas tomber dans l'indigence pécuniaire, il appâtera les plus aisés écrivains de la planète en se faisant passer pour un membre de l'Académie suédoise. Ses idées saugrenues alliées à une lubricité excessive l'entraînent bien souvent dans des situations périlleuses desquelles il s'extirpe avec une virtuosité et un art de l'improvisation hallucinants. Pour preuve, cette scène savoureuse des toilettes d'un train. Fitzo est en train de forniquer avec une charmante fille qui voyage avec ses parents. Après l'avoir discrètement attirée dans ce lieu obscur et secret, il se retrouve acculé par le contrôleur qui, averti de l'occupation démesurément longue du lieu intime, ordonne au couple licencieux de sortir immédiatement. C'est avec beaucoup d' hardiesse que l'homme se présente en pseudo-gentleman, accompagnant sa soeur aveugle aux toilettes. Il en profite même pour retourner la situation et mettre mal à l'aise le préposé du train, l'accusant d'impolitesse envers une personne handicapée.

Hélas, cette explosion d'idée n'est pas toujours du même acabit et il faut, trop souvent à mon goût, subir des scènes érotiques crues. C'est le gros point noir de ce roman qui aurait gagné à distiller avec un peu plus de parcimonie cette prose flirtant avec le vulgaire. Certes, cela est voulu et tend à faire ressortir l'un des caractères dominants de la personnalités de Fitzo. Cependant, ses côtés fantasque et mégalomaniaque sont représentés de façon bien plus subtile et saisissante à mes yeux. Ainsi, l'auteur jongle habilement entre les première, seconde et troisième personne du singulier pour désigner son personnage et rend impalpable la frontière entre réalité, fantasmes et art, accentuant la confusion qui anime cet homme, atteint de la folie des grandeurs.
Ce roman est aussi et peut-être surtout une parabole de l'art gangrené par des moyens démesurés, oubliant l'essentiel. La dernière partie s'inscrit parfaitement dans cette trajectoire où la surprise est le maître mot. Ainsi avec cet artiste ayant la foi en l'art véritable et tout à coup possédant des moyens démesurés, on suit un parcours menant inévitablement vers l'art factice, l'art dénué de sens artistique.
Pour illustrer ces propos, rien de mieux que cette citation de Benjamin de Casseres, précédant la deuxième partie:
"Nous vivons à une époque merveilleuse et dans un merveilleux monde anarchique de couleurs, de mouvements, de vibrations et de destructivité créatrice et étincelante... l'intellect a fait faillite, la vie elle-même explique la vie, et chaque seconde est un événement divin dans lequel toute la création prend corps. Nous devons railler l'existence à chaque instant, nous bafouer nous-mêmes, bafouer tout en produisant sans cesse des attitudes, des gestes et des attributs grotesques et fantastiques."


  • A découvrir: Le Grand Blondino de Sture Dahlström, paru en 2007 aux éditions Le Serpent à plumes, dans une traduction de Léna Grumbach et Catherine Marcus.